Il était une fois une fillette appelée Saskia. N’ayant ni père, ni mère, elle vivait seule avec sa grand-mère et son chat, dans une petite maison bleue. C’était une petite fille gaie, qui souriait tout le temps. Chaque matin, elle buvait son chocolat au lait à la grande table de la cuisine, tandis que sa grand-mère lisait le journal. Le chat faisait sa toilette devant la cheminée où un bon feu crépitait. Puis elle coiffait ses cheveux en une longue natte et partait pour l’école. Chaque matin, elle marchait avec son petit sac et ses grosses chaussures. Le chemin était long et elle chantait. Mais lorsqu’elle abordait certaine ruelle calme, elle cessait immédiatement. Elle marchait alors le long d’une palissade verte. Des bruits étranges lui parvenaient tandis qu’elle la longeait : ça raclait, ça frottait, ça gémissait là derrière. Saskia avait bien envie de savoir ce qui se passait, mais elle n’avait jamais le temps de s’arrêter. Elle devait aller à l’école et la maîtresse était sévère ; pas question d’arriver en retard. Alors elle poursuivait son chemin, la tête pleine de questions.
Un beau matin pourtant, tandis qu’elle sirotait son chocolat chaud, elle décida d’aller jeter un coup d’œil derrière la palissade verte. Elle partit plus tôt que prévu de la maison et pressa le pas tout le long du chemin. Son cœur battait fort, elle allait percer le secret du lieu. Arrivée dans la petite rue calme, elle prêta l’oreille… oui, ça grinçait toujours là derrière, ça craquait, ça rampait… Sans hésiter, elle se faufila souplement entre deux planches disjointes et ouvrit grand ses yeux. Il y avait là un jardin abandonné, avec des arbres majestueux qui balançaient doucement leurs branches dans le vent. De hautes herbes folles, des ronces et du lierre mangeaient tout l’espace. Un peu plus loin, on pouvait apercevoir une maison abandonnée, les fenêtres et la porte verrouillées. Il y avait cependant une petite fenêtre laissée ouverte avec de vieux rideaux déchirés dansant dans la brise. Tout était tranquille… très tranquille… trop tranquille. De ce côté-ci de la palissade, on n’entendait aucune voiture, aucun cri, aucun oiseau. Saskia commençait à avoir un peu peur. Elle resta immobile, serrant son cartable contre elle. Que faire ? Et soudain, elle entendit un grand bruit provenant de la maison. Et soudain apparut dans l’embrasure de la fenêtre restée ouverte une silhouette sombre… quelque chose sortait de la maison… Saskia cria. Un cafard ! Un énorme cafard ! Un cafard géant ! Elle ne lui laissa pas le temps d’arriver, elle courut aussi vite qu’elle put et sans se retourner, se faufila à nouveau entre les deux planches. Elle courut, courut, courut, sans s’arrêter jusqu’à l’école.
À la récréation, elle raconta à tous les enfants qu’elle avait vu un cafard géant derrière la palissade verte. Bien entendu, personne ne la crut. Le soir, elle retourna dans sa petite maison bleue, mangea sa soupe et ne dit rien à sa grand-mère.
Le lendemain matin, elle alla à l’école et passa le long de la palissade verte. Elle marchait raide en retenant sa respiration. Ça craquait, ça gémissait là derrière. Elle pensa : C’est le cafard géant. Arrivée au bout de la palissade, elle entendit appeler « Saskia ! Saskia ! ». Elle pensa : Il parle ! Et il connaît mon nom !
Elle pressa le pas. À la récréation, elle raconta à tous les enfants que le cafard savait parler. Bien entendu, personne ne la crut. Et chacun pensa que Saskia était devenue folle. Le soir, elle retourna dans sa petite maison bleue. Sa grand-mère préparait la soupe. Elle s’installa près du feu, le chat sur ses genoux. Elle le caressa et il se mit à ronronner. Alors elle lui chuchota toute l’histoire à l’oreille. Le chat continuait à ronronner et hochait la tête.
– Ne te fais pas de souci Saskia, lui dit-il. Ce cafard n’est vraiment pas méchant. Simplement, il voudrait un peu de compagnie, il s’ennuie tout seul dans ce jardin. Il connaît ton nom mais sais-tu seulement le sien ?
– Bien sûr que non, répondit la petite fille, comment s’appelle-t-il ?
– Kakkerlak. Tu devrais retourner le voir et lui offrir à manger.
– Et que pourrais-je lui donner ? Qu’est-ce que ça mange un cafard géant ?
– Il adore le chocolat.
– Ok ! Merci le chat !
Le lendemain matin, Saskia marchait d’un bon pas, avec dans sa poche une tablette de chocolat. Elle se faufila entre les deux planches de la palissade et s’assit sur une vieille souche pour attendre Kakkerlak. Il ne tarda pas à arriver. Lorsqu’elle le vit sortir de la maison, si gros, si grand, elle eut un peu peur ; mais elle avait confiance en son chat, et s’il disait que c’était un gentil cafard, elle pouvait le croire. Elle sortit prestement le chocolat et le serra dans ses mains un peu tremblantes. Kakkerlak approcha lourdement de ses six pattes et l’observa attentivement. Il n’était pas très beau, mais il avait de très jolis yeux. Et lorsqu’il vit la petite Saskia tout apeurée, il se mit à pleurer. Du coup, la fillette n’eut plus peur du tout. Elle lui demanda :
– Qu’as-tu Kakkerlak ?
– Je suis tellement désolé ! Je fais peur à tout le monde !
– Tu ne me fais plus peur ! déclara Saskia, voici du chocolat ! Devenons amis !
– Vrai ? Ho ! Comme c’est gentil !
C’était rigolo de regarder un cafard géant manger du chocolat. Saskia l’observait attentivement tout en discutant avec lui. Ils bavardèrent longtemps et la petite fille oublia l’heure de l’école. Lorsqu’elle s’en aperçut, elle courut aussi vite qu’elle put pour rejoindre sa classe. Elle arriva tout échevelée et haletante, sa longue natte défaite. Les élèves étaient en train de résoudre un problème de calcul. Ils levèrent tous la tête pour la dévisager et la maîtresse se tourna vers elle avec son air sévère.
– Qu’est-ce que c’est que cette tenue pour aller à l’école ! et en plus, tu es très en retard ! Va t’asseoir immédiatement au fond de la classe !
Elle lui donna une longue série d’exercices, très difficiles. Saskia était mauvaise en calcul. Ce qu’elle aimait, c’était raconter des histoires, écrire des poèmes, mais aligner des chiffres, ce n’était pas son fort. Et aujourd’hui, impossible de se concentrer, elle ne pensait qu’à Kakkerlak. À la fin de la journée, elle n’avait pas réussi à résoudre un seul problème. La maîtresse était très fâchée. Elle la punit une deuxième fois en lui donnant double dose, à faire pour le lendemain.
Saskia prit le chemin du retour. Elle se sentait très abattue. En marchant le long de la palissade, elle eut soudain envie de voir son nouvel ami. Elle se faufila à nouveau entre les planches disjointes et alla s’asseoir sur une souche. Kakkerlak était très prudent, il ne sortait que quand il était sûr de ne pas être vu. Mais avec Saskia, c’était différent. La petite fille était sa première amie. Il sortit la rejoindre, et lorsqu’il fut au courant de tous les soucis de la fillette, il s’exclama :
– Mais sais-tu que je suis très bon en calcul ? Sais-tu que je suis même un spécialiste des problèmes de mathématiques ! Donne-moi ton cahier, je vais t’aider !
À partir de ce moment-là, Saskia rendit chaque jour visite à son ami. Il lui donna des leçons. Il expliquait très bien, bien mieux que la maîtresse, si bien que Saskia pouvait non seulement résoudre tous les problèmes, mais en plus, elle était capable d’aller au tableau et ne faisait plus aucune faute. À la récréation, Saskia décida de ne plus jamais parler de son ami le cafard, et devint la meilleure en mathématiques.