Lilas et le lézard doré - Extrait 1

Lorsque Lilas s’éveilla, il faisait encore nuit. Les yeux grands ouverts devant l’écran noir du plafond, le corps parfaitement immobile, elle émergeait doucement du sommeil. Il lui fallut quelques minutes pour s’habituer à l’obscurité et elle s’aperçut qu’il ne faisait pas si sombre que cela. Les lourds rideaux mauves, tirés chaque soir par sa maman, laissaient passer une nuée plus claire, annonciatrice de l’aube. Et si elle tendait l’oreille, elle pouvait entendre les premiers chants d’oiseaux. Elle sut qu’elle ne pourrait pas se rendormir.

Il n’y avait pas un bruit dans la maison, tout le monde dormait. Lilas se leva d’un bond, comme à son habitude. Elle passa sa tête dans l’entrebâillement des rideaux et huma l’air de l’aube par la fenêtre entrouverte. Une fraîche odeur de jour nouveau, un peu humide, lui sauta au visage et elle eut brusquement envie de descendre sur la plage. Ses parents lui avaient toujours interdit de sortir seule si tôt, et du haut de ses huit ans, elle ne disait pas le contraire, tout en pensant qu’un jour elle le ferait. Car Lilas aimait se lever tôt, spécialement en vacances. D’ordinaire, elle s’installait à sa table, à côté de la fenêtre, et dessinait, en attendant qu’une grande personne daigne se lever. Quelquefois, elle se glissait silencieusement dans la chambre de Loulette. Elle s’approchait du grand lit bateau où sa cousine dormait. Une tête aux cheveux bouclés et emmêlés dépassait des édredons et Lilas savait au premier coup d’œil si Loulette était éveillée. Dans ce cas, elle la rejoignait dans la tiédeur des draps, et elles rêvaient ensemble à ce qu’elles feraient lorsqu’elles seraient grandes. La plupart du temps, Loulette dormait et Lilas revenait dans sa chambre tuer le temps jusqu’au petit déjeuner.
Elle enleva prestement son pyjama, enfila son pantalon de toile bleue délavée, le pantalon préféré de cet été. Elle garda son haut de pyjama, et accrocha ses sandales en bandoulière sur son épaule.

Doucement, elle ouvrit la porte de sa chambre et regarda autour d’elle. Tout était silencieux et sombre. Pieds nus sur le plancher, elle entreprit de descendre l’escalier de bois ciré qui craquait inévitablement. Mais Lilas le connaissait par cœur et savait éviter les marches trop bruyantes. Sa main glissa le long du bois lisse et usé de la rampe jusqu’à la boule de verre vissée sur le pilier. Arrivée en bas, elle se dirigea vers la porte d’entrée et tourna la grosse clé qui la fermait. Lorsqu’elle fut dehors, elle jeta un coup d’œil vers les étages. Tous les volets excepté les siens étaient clos, tout le monde dormait, personne ne la verrait… Alors elle sautilla de joie sur le sentier de terre qui menait au bout du jardin. A cet instant, elle se sentit libre comme elle ne l’avait jamais été. Elle chaussa ses sandales et, courut jusqu’au portillon de bois qui fermait le jardin.

Elle ne prit pas la peine de l’ouvrir et l’enjamba. Ses pieds étaient tous mouillés de rosée, une brume salée s’accrochait sur l’herbe et les fougères presque aussi hautes que Lilas. Il ne faisait pas sombre dehors ; au loin à l’Est, le ciel s’éclaircissait et annonçait l’arrivée imminente du soleil. Lilas connaissait depuis quelques années les points cardinaux, habituée à venir sur cette île chaque été et chaque Noël. La maison se situait à mi-chemin des deux extrémités Est et Ouest de l’île. Elle regardait la côte nord et l’océan calme et plane de ce côté-là. Les vagues ici, se réduisaient à des vaguelettes, et lorsque la mer n’était pas trop froide, Lilas aimait faire la planche, se laisser porter par l’eau salée et regarder le ciel. Elle se perdait de longues minutes dans la forme mouvante des nuages, imaginant tout un peuple fantastique chevauchant les nuées.

En quelques pas, elle fut face à la crique et laissa ses sandales en haut de la crête de sable. C’était une tout petite crique bordée de part et d’autre de rochers de granit. Elle devait mesurer une cinquantaine de mètres et formait une anse profonde. Le sable était froid sous ses pieds. Elle dévala le sentier et sautilla quelques instants, chantonnant un petit air rien que pour elle. Il lui semblait être seule au monde, ou plutôt, princesse éveillée, régnant sur le monde endormi. Puis elle cessa soudain. Cette crique, dont elle connaissait le moindre rocher, lui paraissait maintenant étrangère. Quelque chose changeait la perception qu’elle en avait … Immobile, Lilas parcourut la plage du regard. Tout avait l’air normal. Elle s’accroupit dans le sable, et guetta … quoi ? elle n’en savait trop rien. Elle aurait bien voulu apercevoir soudain ses créatures chéries entrevues dans les nuages, ce peuple imaginaire qui nourrissait ses rêveries. Elle resta longtemps accroupie, et ne voyant rien venir, elle se releva, un brin déçue, et courut vers le rivage. La mer était calme, les vaguelettes venaient lécher ses orteils, avant de se retirer sans bruit. Elle marcha un peu le long de l’eau, se disant qu’un joli coquillage ferait plaisir à Loulette. Elle faisait la collection des donax à fines rayures qu’elle appelait écossais et prétendait qu’ils faisaient le voyage par la mer depuis l’Ecosse pour finir sur l’île. Lilas sourit à cette pensée et continua sa recherche. C’est ainsi qu’elle trouva la peau de lézard dorée…

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