Marken
6 heures du matin, allongée dans mon lit, je pense à la journée qui s’annonce belle. Par la fenêtre grande ouverte, j’aperçois le ciel sans un nuage avec juste une petite brise qui se promène à travers l’appartement. Pilou guette mon réveil, son estomac aussi impérieux que son caractère me somme de me lever. Ce que je fais avec plaisir. Ce n’est pas mon ventre qui réclame, ce sont mes jambes impatientes de prendre la route direction Marken…
J’étale mon tapis bleu sur le sol du séjour et fais mes 12 salutations au soleil comme chaque matin, pendant que Pilou se toilette, sa faim satisfaite.
La rue est calme. Je prépare mon casse croûte : quinoa, lentilles corail avec quelques algues et j’ajoute des tomates, du concombre, des olives, des cornichons et beaucoup de coriandre. Je prépare mon sac, petit nécessaire de survie et de vie pour passer une journée parfaite : un bon livre (je choisis de relire « Le sabotage amoureux » d’Amélie Nothomb) et de quoi écrire. J’ai décidé de rapporter par le menu toute cette journée du début jusqu’à la fin. Je la saisirai à l’ordi car j’ai vraiment une écriture effroyable et je l’enverrai aux gens que j’aime. Je viens de finir un roman japonais que j’ai adoré ( « Kafka sur le rivage » de Haruki Murakami) dans lequel l’auteur relate l’histoire dans ses moindres détails. C’est assez bizarre, et c’est très très bien. Alors je vais faire pareil. Les gens à qui je vais envoyer ce texte trouveront peut être ça un peu ennuyeux parfois mais c’est le quotidien et j’adore le quotidien.
Après un bon café au lait, je suis enfin prête, j’embrasse Robberto que je laisse seul toute la journée et après avoir fait maintes recommandations à Pilou (tu laisseras Robberto tranquille, tu lui mettras pas la pression pour manger, tu ne vomiras pas sur le tapis, dors bien, il va faire chaud, reste à l’ombre …) je m’envole sur mon vélo. J’ai amarré mon sac sur le porte bagage, ainsi j’ai les épaules libres, quel bonheur ! Dans la rue, les gens pédalent hardiment vers leur travail. Je mesure une fois de plus la chance que j’ai d’être libre cet été, je profite de cette saison délicieuse, de cette nature si généreuse et à portée de vélo.
Je file sur ma monture à travers les vieilles rues d’Amsterdam. Le soleil fait des effets de lumière entre les feuilles des arbres qui bordent les canaux, les pavés bombés donnent du fil à retordre à mes mollets. J’arrive à la gare. A l’embarcadère derrière Centraal Station, les bacs attendent sagement les passagers. Avec leurs portes largement rabattues, on dirait de grosses baleines, la gueule ouverte. Je m’engouffre dans l’une d’entre elles sans mettre pied à terre. 5 mn après, la gueule se referme et le bateau s’ébranle pour joindre l’autre rive, Amsterdam noord, un autre monde.
En 10 mn je traverse les faubourgs et j’arrive dans ce petit bois que j’avais découvert cet hiver, un petit bois envoûtant et plein de chants d’oiseaux. A partir de ce moment, la route devient vraiment jolie. Je pédale allègrement, j’avale les kilomètres, je traverse les deux charmants villages Nieuwendam et Schellingwoude, tout en enfilade de petites maisons en bois. Puis j’arrive à Durgerdam, un de mes endroits préférés. Une mer lisse et sensitive frémissant à la moindre brise comme un pelage de chat, des vieux pontons de bois, des hirondelles affairées fendant l’air en arabesques en jacassant comme des concierges, des maisons basses de pêcheurs se serrant les unes contre les autres face au rivage. Je les connais par coeur et je ne m’en lasse pas.

Puis je dépasse la pancarte : Marken 13 km. Devant moi s’étire un petit chemin cerné d’eau, une langue de terre étroite coincée entre deux étendues d’eau ; de temps en temps des prés avec des vaches propres et minces (ces vaches-là me donnent vraiment envie de boire du lait), et partout des oiseaux, des oies pâturant avec les vaches et que j’entends parfois voler au dessus de moi en cancannant (les oies, pas les vaches), des mouettes, des sternes plongeant en piqués précis et rapides sur le dos argenté d’un poisson, comme le doigt du destin. 13 km de route comme celle-là, même s’il y a du vent, c’est un vrai régal.
J’arrive à Marken, petite île reliée à la terre par une digue, haut lieu touristique mais heureusement les touristes restent agglutinés dans les échoppes du petit port comme des anatifes sur la coque d’un bateau. Le village est vraiment joli, composé de petites maisons de bois peint, quadrillé de rues minuscules.

Je vais sur le port m’acheter un sandwich au saumon ; en fait c’est juste un petit pain moelleux fourré de saumon fumé fondant, et c’est tout simplement délicieux. J’achète des cartes postales que je joindrai à mes courriers et j’enfourche mon vélo direction le phare à la pointe de l’île. Il est 11h. J’y suis en 5 mn, l’île est très petite. C’est mon endroit préféré, celui pour lequel je pédale depuis 1h30. Le phare est construit sur une langue de sable qui s’avance dans la mer et forme deux petites plages, l’une avec de l’eau tourmentée et des vagues, et l’autre avec une eau lisse et paresseuse.
Je choisis celle-là. Quelques bancs, un peu d’herbe et une bordure de coquillages brisés menu constituent cette petite plage. Il y a une famille et un couple. Tout est tranquille. Des hirondelles en troupeau volent au ras de l’eau, pas un nuage, le soleil règne en maître, quelques voiliers se dandinent comme des bouchons. Je m’installe et vais imédiatement goûter cette eau douce et même pas froide. Elle est parfaite. Les sensations de Houat me reviennent à part la température de l’eau.

13h30 : maintenant la plage est pleine de monde mais je me suis installée tout près de l’eau, et les familles sont toutes derrière moi sur l’herbe. J’ai devant moi l’étendue d’eau plate et lisse avec de temps à autre des voiliers qui passent. Personne dans l’eau. Si j’étais sourde, je pourrais penser que je suis seule. J’écris et me plonge dans la lecture euphorisante d’Amélie Nothomb tranquillement. Le soleil me cuit, j’ai déjà fait plusieurs passages dans l’eau, mais je n’en ai pas encore assez. Je partirai quand je serai complètement cuite et que je serai fatiguée d’être cernée par toutes ces familles. Pour l’heure, c’est encore délicieux.
14h30 : ça y est, il est temps de partir, le soleil est trop chaud.
16h : Je suis à Durgerdam. Je m’arrête boire un café, il tombe du plomb fondu et pas un brin de vent pour rafraîchir. La route sent le foin coupé, les vaches et les moutons ruminent couchés dans l’herbe, il fait chaud pour tout le monde. La petite terrasse où je suis assise est très agréable, elle domine l’eau et les pontons de bois. Dans cette chaleur implacable, chacun est alangui et cherche l’ombre. Seules les hirondelles semblent affairées. Je commence à penser à l’ombre de ma maison, et à la douche et au savon.
17h : j’arrive et je me rue dans la salle de bain. Je prépare une tisane de menthe fraîche. Et j’arrête là mon bavardage.
C’était une bonne journée.

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